De la théorie à la pratique

Pourquoi être féministe en 2016? Existe-t-il encore des inégalités entre les femmes et les hommes? Sommes-nous inclusives? Les réponses à ces questions me paraissent évidentes. Ai-je tenu pour acquis certains enjeux? Certainement. Dévoiler des inégalités sociales reste un combat quotidien. Qu’il passe par l’action militante ou qu’il passe à travers une application dans sa vie personnelle, ce combat reste le même.

La volonté derrière une lutte pour une plus grande égalité entre les genres s’inscrit perpétuellement vers une émancipation; émancipation qui ne passe plus par la liberté de quelques-unes, mais qui doit être une réponse pour toutes.

Cependant, le problème que pose cet espoir reste toujours ancré dans la possibilité de laisser cours au développement des solidarités qui ne limitent pas uniquement à ceux et celles qui nous ressemblent. Chercher à tendre vers cet idéal qui repousse inlassablement les limites de représentations trop étroites n’est chose facile pour aucune d’entre nous. Est-ce impossible pour autant ?

Le discours féministe est un discours, comme tout discours, qui change, se modifie, s’adapte aux nouvelles réalités. Comme tous les discours, c’est un discours rempli de paradoxes, de va-et-vient entre le statu quo dans les institutions et la critique de celles-ci.

Ces dernières années, il y a eu un regain des idées féministes, mais aussi des attaques frontales, un retour aux mythes que nombreuses femmes se sont acharnées à déconstruire (Léa Roback, Madeleine Parent, Gisèle Halimi, Audre Lorde, Maya Angelou, etc.).

Les mythes concernant le féminisme sont tenaces. Passant du « quand tu veux, tu peux», à l’humanisme triomphant à l’opposition contre les hommes, les idées entourant le féminisme semblent se résumer à une défense constante de ce dernier pour démontrer le bien-fondé de ses principes. Ainsi, le féminisme est présenté comme une lutte moins nécessaire, une attaque virulente contre l’humanisme, un travail de plus.

Contre l’injustice

Pourtant, à travers l’histoire, si le discours féministe s’est opposé à un élément de nos sociétés, ce serait celui de l’injustice. Brièvement, course au temps oblige, dressons un petit portrait de quelques féministes ayant marqué le discours :

Flora Tristan (1803-1844), ouvrière dans les filatures, est une militante féministe, figure importante du débat social dans les années 1840, elle militait pour de meilleures conditions de travail pour les femmes.

Léa Roback, syndicaliste québécoise, fille d’immigrants juifs polonais, elle dédie sa vie à la lutte contre «l’inhumanité de l’homme envers son prochain», le droit de vote, l’accès à la contraception, contre la prolifération des armes nucléaires.

Gisèle Halimi, avocate irrespectueuse, franco-tunisienne et féministe, reconnue pour avoir notamment défendu Djamila Boupacha, membre du Front de libération nationale algérien arrêtée en 1960, torturée et violée par les militaires français. C’est aussi cette avocate qui mena en France le combat pour la décriminalisation de l’Interruption volontaire de grossesse et la criminalisation du viol.

Maya Angelou (1928-2014), militante afro-américaine et auteure, reconnue pour avoir dédié sa vie aux droits civiques.

Corinne Gallant, professeure et féministe, originaire de Dieppe au Nouveau-Brunswick, a été coprésidente d’un comité de travail qui mènera à la création du Conseil consultatif sur la condition de la femme au Nouveau-Brunswick et elle a présidé l’Institut canadien de recherche sur les femmes.

Ayesha Imam, au Niger, a réussi à faire annuler la condamnation à mort par lapidation d’Amina Lawal, libérée en 2003.

Voilà un aperçu des nombreux visages du discours féministe.

Ce discours, il est multiple; aussi multiple et mouvant que sont les expériences de la discrimination, de l’oppression, de la violence sexuelle et mentale. Il est revendicateur; aussi revendicateur que ces femmes qui ne souhaitent que se faire entendre pour ce qu’elles sentent, pour ce qu’elles vivent. Il est rassembleur; aussi rassembleur, car la justice seulement pour quelques-unes n’est pas acceptable.

Solidarité. Avec qui? Pour qui? Au nom de quoi?

Le féminisme se vit au quotidien. Jour après jour. Quand une jeune se fait appeler «Barbie» en allant à l’épicerie. Quand entre un garçon et sa copine, il y a un écart salarial de 7% à la sortie de leurs études pour le même programme, mais qu’entre lui et son amie autochtone l’écart est encore plus grand. Quand, au Canada, environ 80 % des victimes de trafic sexuel sont des femmes et des filles. Quand 61% des adultes disent connaître personnellement au moins une femme qui a déjà été victime de violences physiques ou sexuelles. Quand la simple capacité de prendre des décisions pour son corps, par l’accès à un avortement ou à la maternité, échappe encore à de nombreuses femmes en raison de discriminations liées à l’origine ethnique, au sexe attribué à la naissance, à la classe sociale.

Et si? On ira.

La solidarité n’est pas un appel à l’effacement de nos différences. Bien que la solidarité ne soit pas une excuse aux privilèges, peut-être doit-elle se construire sans rendre obligatoire l’uniformité? Le discours féministe oscille entre entre le statu quo autant que vers la remise en question de la légitimité de certaines institutions bien établies.

Mais s’il y a une chose qu’il ne faudrait pas oublier dans cet incessant mouvement, c’est la poursuite d’une lutte contre l’injustice pour toutes avec l’appui de tout le monde, dans toutes les conversations, sur tous les fronts (économique, social et politique), de toutes les manières, en tout temps et pour tout temps.

Aujourd’hui, Journée internationale des droits des femmes, je décide de me rappeler l’importance de l’irrévérence face à l’injustice et celle des possibilités face à ce que l’on croit acquis.

***
Nelly Dennene est agente de projets et responsable de la recherche au Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick. Diplômée en communication politique, elle complète sa maîtrise en science politique. Elle s’intéresse à l’analyse du discours féministe. Ses recherches ont notamment porté sur les discours féministes et antiféministes dans la politique étrangère des conservateurs sous Stephen Harper. Engagée et féministe, elle est convaincue que l’égalité des genres passe par l’éducation de toutes et tous.

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2 commentaires sur « De la théorie à la pratique »

  1. Bravo Nelly! très fière de toi. L’égalité n’est pas une option, mêlons-nous de ce qui se passe au-delà des frontières ! Il n’y a pas deux féminismes. Merci pour ce beau travail.

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  2. Excellente initiative que cette Semaine à l’égalité des genres. Bravo à celles qui ont pensé et mis en oeuvre cette formidable initiative. Que de textes inspirants au cours de cette semaine comme celui-ci! Il incite à la canalisation de cette formidable énergie en faveur de la cause des femmes. Félicitations!

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