Être femme noire au Nouveau-Brunswick : point aveugle du féminisme

Avant d’aborder le fondement de toute politique en matière d’égalité au Nouveau-Brunswick ou de la réflexion sur l’inclusion selon genre, il est nécessaire de saisir l’arrière-plan social historique de la lutte de la femme noire pour la liberté et l’égalité. Dans un tel cas de figure, il est difficile de mettre en perspective l’existence de la femme noire parce qu’aussi loin que l’on déplace son regard, c’est le désert à perte de vue, un monde d’hommes occupant de multiples statuts projetés au fil des siècles.

Seules les femmes noires engagées dans une résistance ont eu le courage de s’inscrire dans un devenir révolutionnaire et ont réussi à crever le plafond verre dont les femmes noires étaient prisonnières, grâce à leur vision personnelle, elles sont parvenues à briser les barrières et la force des préjugés pour mettre en lumière une réalité occultée au cœur de l’espace public. En rendant audibles ces voix étouffées, elles ont réécrit l’histoire à travers des pratiques silencieuses.

La condition de la femme noire reste encore un champ à découvrir, d’où le défi de porter à la conscience collective l’existence d’une femme oubliée ou méconnue.

La femme noire vit au Nouveau-Brunswick depuis les débuts de la colonisation, mais son point d’inclusion dans le but d’atteindre l’égalité quant à sa différence, il faut aller chercher là où elle se trouve, et si elle est mentionnée, sa condition est occultée, comme si elle était insignifiante.

Parler de l’inclusion dans un discours plus large, sans parler de son histoire, c’est comme si elle était à nouveau reléguée dans la vassalité. Au-delà de la diversité des origines et des trajectoires, toutes les femmes du Nouveau-Brunswick ne sont pas Blanches et tous les Noirs ne sont pas des hommes.

Au Nouveau-Brunswick, les femmes noires sont à l’intersection de deux discriminations : le fait d’être noire, et celui d’être femme. Elles sont en général absentes de l’espace public néo-brunswickois. Elles sont rarement dans les films, elles ne reçoivent pas de prix. Leurs images n’apparaissent pas sur les couvertures de journaux. Selon le baromètre actuel de la diversité à la télévision de Radio-Canada-Acadie, on compte 100 % d’individus « perçus comme blancs » par conséquent 0 % de noirs. L’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick ne compte aucune personne de race noire, la direction de l’égalité des femmes[1] qui a comme mandat de promouvoir l’égalité entre les sexes, n’additionne personne de cette couleur de peau, et à la Commission des droits de la personne, qui est un organisme gouvernemental qui fait la promotion de l’égalité, dont les membres sont nommés au moyen de concours public, là encore, il n’y a personne de la race noire. Or, c’est cette triste réalité relative à la ségrégation raciale, au racisme et à l’antisémitisme au Nouveau-Brunswick qui a mené à l’adoption de la Loi sur les droits la personne et à la création de la Commission des droits de la personne en 1967[2]. Que dit l’histoire à propos des Noires au Nouveau-Brunswick?

Quelques faits saillants de l’histoire des Noirs au Nouveau-Brunswick

«Femme africaine, femme de la négation, Ô toi ma mère, ma pensée toujours se tourne vers toi. La tienne à chaque pas m’accompagne » (Camara Laye, L’enfant noir)

L’histoire des noirs au Nouveau-Brunswick remonte au début de la colonisation. Ils sont arrivés presque en même temps que les Blancs. Mathieu Da Costa[3], le premier Noir connu à avoir foulé le sol du Canada, aurait fait partie de l’expédition qui marqua le début de la colonisation française dans l’Est du Canada, il y a plus de 400 ans. Son rôle d’interprète a contribué à combler le fossé culturel entre les premiers explorateurs français et le peuple Mi’kmaq. Les archives dénombrent également que 3 604 esclaves sont venus à la Conquête de la Nouvelle-France en 1759. Dans les décennies qui suivent (1760-1780), les loyalistes (fidèles à la Grande-Bretagne) fuient la guerre d’indépendance des États-Unis et emmènent plus de 2 000 esclaves noirs avec eux. Ils s’établissent surtout en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick. De plus, 3 500 Noirs arrivent au pays après avoir obtenu leur liberté en se ralliant à l’Angleterre. Environ dix pour cent des loyalistes qui ont fondé la province du Nouveau-Brunswick en 1784 étaient de race noire[4].

Les Noirs se sont principalement établis dans les environs de Saint John. Si avant 1870, ils n’avaient pas le droit de vivre dans la ville, à moins d’y occuper des emplois inférieurs et serviles ou d’être des domestiques, après 1870, leur vie en ville ne les épargne pas de voir être souvent victimes de ségrégation. On peut noter tant des salles de bains distinctes pour les Noirs, que des places assises séparées dans les églises de Saint John qui ont pourtant comme vocation évangélique, celle d’unifier les fidèles chrétiens. Cette ségrégation raciale avait duré pendant près de deux siècles dans certaines parties du Nouveau-Brunswick[5].

Jusqu’encore au début des années 1950, il était interdit aux Noirs à Saint John d’entrer dans le principal hôtel de la ville par la porte principale. Les dernières écoles séparées pour les Noirs au Nouveau-Brunswick ont fermé leurs portes au tout début du XXe siècle.

En dépit du fait que la lutte à l’égalité des femmes noires n’a jamais été facile[6], elles ont eu recours à des stratégies diverses et variées pour améliorer leurs conditions de vie en servitude, elles se sont battues sans relâche afin de faire avancer la cause des droits égaux pour l’ensemble des habitants de la province. Notons quelques-unes :

Ann alias Nancy Morton de Saint John, une femme esclave noire et protagoniste dans l’affaire du procès de 1800 (R c. Jones). Malgré l’ambiguïté concernant sa vie, quelques récits disponibles témoignent qu’elle a sans aucun doute joué un rôle important, dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage[7].

Sylvia Johnson[8], une femme esclave noire, décédée en 1801. À l’époque coloniale, peu de femmes rédigeaient un testament, mais elle a rédigé son propre testament qui détaillait la répartition de ses possessions et c’est le seul testament d’une femme noire qui existe dans les anciens dossiers de succession du Nouveau-Brunswick.

Lena O’Ree, une femme noire dénommée, la Rosa Parks du Nouveau-Brunswick, est une figure de proue au Nouveau-Brunswick, grâce à sa campagne pour l’égalité de la communauté noire, elle a défié avec succès la barrière de la couleur de la peau en insistant pour se rendre au travail en utilisant l’entrée principale de l’hôtel à Saint John[9].

Bref, le Nouveau-Brunswick est l’une des anciennes régions où se sont installées les Noires, et selon l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM, 2011), les Noirs forment le plus grand groupe des minorités visibles dans la province[10]. Les femmes de race noire sont de plein droit comptées parmi les bâtisseurs de la province que l’on connaît aujourd’hui et c’est cet héritage mémorable qu’elles lèguent aux immigrantes actuelles et futures en vue de contribuer à façonner le Nouveau-Brunswick du 21e siècle.

Quelle est alors la cause de cet effacement?

En tant qu’immigrante francophone de race noire, je ne cesse de m’interroger sur cet effacement de la femme noire, femme de la traite des Noirs, femme de la ségrégation, femme de la colonisation, et femme de l’immigration, lorsque je considère que cette province est aussi la sienne.

Je vis ce paradoxe contradictoire de la femme noire qui appartient à un groupe de la population étiquetée minorité visible, et pourtant elle n’est pas visible même minoritairement dans ces postes de direction où l’on prend des décisions sur la vie en société et l’avenir de sa province.

Mon cri de cœur est la recherche de ton histoire. L’histoire de ta famille, de tes enfants et petits-enfants. Je m’interroge sur l’histoire des générations futures.

Femme noire, tu n’es ni au cinéma ni en littérature, ni dans les séries télévisées ni sur les podiums du Nouveau-Brunswick. Est-ce l’héritage de l’esclavage, l’héritage de la ségrégation raciale ou l’héritage du colonialisme qui te renvoie dans la classe de la servitude? Serait-ce l’absence de modèles à suivre ou bien celle de rêves, de choix ou d’outils pour te lancer dans un projet de société? Pourtant plusieurs femmes noires se sont battues pour la justice et l’égalité au Nouveau-Brunswick.

Quoi que l’on dise, la femme noire est le point aveugle du féminisme au Nouveau-Brunswick, elle a l’image d’une étrangère, puisqu’elle n’a pas l’approbation de sa communauté. Les représentations négatives qui existent dans l’espace public de la femme noire donnent raison à la conscience populaire. Elles lui donnent l’impression qu’il y a des rôles prédéfinis pour les femmes noires. On connait les clichés : elles ont un accent, c’la femme de la ségrégation, c’la femme de la colonisation, c’la femme de l’immigration, ces sont des étrangères.

Lors d’une discussion amicale sur les barrières qui bloquent l’accès des femmes noires à l’égalité, une camarade m’a interpellée avec des phrases du genre « je n’étais pas née!» « Pourquoi devrais-tu parler de ce sujet ?» « Ce sont les erreurs des ancêtres!» «Il faut tourner la page!» «Tout ça c’est du passé!» Certes, ma camarade a ressenti de la honte vis-à-vis de cette période peu reluisante de notre histoire comme la plupart des féministes. Sans aucun doute, l’esclavage est la partie la plus douloureuse de notre histoire, les féministes n’osent pas aborder cette question de peur de heurter les sensibilités.

L’amnésie… est-elle possible pour la femme de la négation, de la ségrégation, de la colonisation?

L’absence ou la rareté des femmes noires dans l’espace public du Nouveau-Brunswick en 2016 n’est donc plus un simple défaut de visibilité, mais un vrai manque d’efficacité des politiques de l’inclusion de genre conjuguée à un probable manque de motivation. Il est, bien évidemment aussi, celui de l’effacement du fait de ne pas être représenté dans la société. Ces jours-ci, cette absence, ou cette mise à l’écart qui s’impose aux femmes noires devient de plus en plus dérangeante, « Parce qu’on est en 2015 », comme l’a bien dit le Premier Ministre du Canada Justin Trudeau.

Solidarités féministes

Le féminisme est né parce que les femmes avaient à l’époque besoin de faire reconnaître qu’elles souffraient de discriminations légales. Dans l’idéal, nous sommes égaux, mais on sait bien que cela n’est pas vrai à l’heure actuelle; parce que certains souffrent de discriminations dont ne souffriront pas d’autres.

Être femme n’est pas comme être homme. Être une femme noire n’est pas comme être un homme noir, mais pas non plus comme être une femme blanche. Être une femme pauvre n’est pas pareil qu’être une femme riche. Être femme francophone en situation de minorité n’est pas comme être une femme anglophone en situation de majorité. Être femme dans le milieu urbain n’est pas pareil qu’être une femme rurale, etc.

Bref, toutes ces identités ne sont pas identiques. Nous sommes toutes et tous faits de plusieurs identités. Une femme noire n’a pas la même place dans notre province que l’autre femme. Face au marché du travail, face aux différentes institutions une femme blanche est avantagée face à une femme noire. Autrement dit, la lutte pour atteindre l’égalité selon les sexes ne peut se faire et ne doit pas se faire sans la lutte contre le racisme, contre le sexisme, contre l’homophobie, contre la lesbophobie, contre la transphobie, contre le validisme… toutes les luttes sont imbriquées les unes aux autres. Les féministes devraient se pencher sur ce qu’on appelle « l’intersectionnalité des luttes » de manière à considérer les identités multiples des femmes pour mieux connaître les besoins collectifs et collaborer à trouver les façons d’y répondre.

Pour construire une solidarité entre toutes les femmes marginalisées, qu’elles soient noires ou non, il est indispensable de reconnaitre l’existence du privilège de races sociales et leurs incidences sur les femmes noires, les femmes autochtones et les autres femmes racialisées. La lutte des classes et le combat contre l’héritage d’un passé colonial devraient faire partie des priorités des luttes pour l’atteinte à l’égalité.

Mobilisons-nous et conjuguons nos efforts ensemble pour l’égalité de toutes avec tous.

Phylomène M. Zangio, femme noire, femme de l’immigration.

***

Phylomène Zangio est connue pour son implication communautaire, son engagement pour l’égalité des femmes et pour l’inclusion professionnelle et sociale des immigrantes et immigrants au Nouveau-Brunswick. 

[1] http://www2.gnb.ca/content/gnb/fr/ministeres/femmes.html
[2] http://www.gnb.ca/hrc-cdp/index-f.asp
[3] Site Web du gouvernement fédéral sur le Mois de l’histoire des Noirs et le Musée virtuel
[4] Site Web des loyalistes noirs au Nouveau-Brunswick
[5] Commission des droits de la personne du Nouveau-Brunswick
[6] http://www.upopmontreal.com/hiver-2016/le-feminisme-noir-histoire-fondements-et-luttes/
[7] Archives & Special Collections, Harriet Irving Library, University of New Brunswickvers 1800
[8]http://preserve.lib.unb.ca/wayback/20141205153715/http://atlanticportal.hil.unb.ca/acva/loyalistwomen/fr/contexte/biographie/johnson.html
[9] Commission des droits de la personne du Nouveau-Brunswick
[10] Immigration and Ethnocultural Diversity 2011 National Household Survey Highlights

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