A-t-on peur des femmes en position d’autorité?

Un texte de Sébastien Lord-Émard, agent de projets au Bouton-d’Or

A-t-on peur des femmes en position d’autorité ? – Sébastien Lord-Émard

ou

Comment mon père m’a appris la fierté d’avoir une femme comme boss

De toutes les situations qui sont encore inégalitaires dans notre société, plusieurs concernent les femmes sur le marché du travail : iniquité salariale, sous-rémunération dans les emplois traditionnellement féminins, difficulté à concilier étude, travail et famille, difficulté à intégrer des métiers non traditionnels, harcèlement sexuel, précarité des emplois, discrimination systémique, racisme contre les immigrantes et les femmes autochtones, plafond de verre, etc. Alors que les femmes ont pu obtenir des gains notables et prendre plus de place dans l’économie capitaliste que l’on connaît (ou que l’on subit, selon notre perspective sur la chose), les enjeux féministes en 2017 sont toujours très présents.

Un de ces problèmes systémiques concerne la représentation des femmes dans les plus hautes sphères du pouvoir politico-économique : un «plafond de verre» semble encore bloquer l’ascension des femmes dans plusieurs secteurs. Selon certaines données (de Condition féminine Canada : www.swc-cfc.gc.ca), seulement 36% des postes de cadre étaient occupés par des femmes en 2014; dans le secteur des sciences-technologies-génie-mathématiques (STEGMA), 22% des postes occupés l’étaient par des femmes; en gouvernance des entreprises, les femmes représentent seulement 21% des membres des conseils d’administration; et seulement 4,9% des postes de PDG ou chef de la direction sont comblés par des femmes. On parle encore à juste titre d’un «boys club»… D’ailleurs, une initiative québécoise appelée «Décider entre hommes» (présente sur Facebook) dénonce quotidiennement cette situation, photos et statistiques à l’appui.

Les progrès effectués au cours des cinquante dernières années n’arrivent juste pas à établir un équilibre réel entre les femmes et les hommes sur le marché du travail. Deux phénomènes viennent assombrir le tableau : le préjugé qui veut que les femmes soient moins rationnelles (elles prendraient des décisions en fonction de leurs émotions), moins fiables ou moins disponibles (à cause des congés de maternité, mais aussi de la répartition des tâches à la maison); et le malaise que ressentent encore plusieurs hommes d’avoir une femme comme figure d’autorité (tant en politique qu’en entreprise – et même à la maison, lorsque la femme gagne plus d’argent que son conjoint).

Une femme en position d’autorité fait peur, son ambition est souvent perçue de manière négative (à ce sujet, il faut lire l’excellent livre Les superbes, cosigné par Léa Clermont-Dion et Marie-Hélène Poitras, paru en octobre 2016 chez VLB éditeur), et les médisances peuvent rapidement ternir sa réputation (en associant son ascension avec des faveurs sexuelles, par exemple). Et lorsqu’une femme réussit à se hisser au plus haut échelon d’une entreprise, il s’agit rarement, voire jamais d’une femme immigrante ou faisant partie d’une Première Nation. À l’intérieur du système inégalitaire qui est le nôtre, des facteurs multiples jouent en défaveur des femmes (ce qu’on résume souvent par le terme «intersectionnalité»).

Pour ma part, j’ai la chance de travailler sous les ordres de deux  femmes que j’admire, et qui ont milité depuis toujours dans une perspective féministe, dans leur vie professionnelle autant que dans leur quotidien. Deux femmes aux parcours différents, fascinants et qui m’enseignent énormément de choses. Je suis très fier de dire que Marie Cadieux et Louise Imbeault sont mes chefs, mes mentors et mes patronnes. Il ne me passerait pas à l’esprit de contester leur autorité, puisque j’en retire à la fois d’incontestables bénéfices et que je sais qu’elles ont le leadership pour mener l’entreprise culturelle pour laquelle je travaille. Mais je ne suis pas dupe : certaines personnes n’ont pas le même respect, et j’ai été témoin d’une situation où un «collègue» (d’une autre entreprise culturelle, ), s’était permis de leur faire la leçon, avec un ton paternaliste et une supériorité d’homme d’affaires qui-va-leur-expliquer-ça, aux «petites madames», comment ça marche, dans la vie…

Le «mansplaining», ça existe, et c’est rarement un signe d’intelligence.

Entre les gens qui croient à tort que «les femmes» seraient plus «hypocrites» en milieu de travail, et les «solidarités» masculines (voire masculinistes) qui pullulent encore en 2017 (favorisant l’homogénéité d’un «boys club» au détriment de l’égalité et de la diversité), il ne faut pas se leurrer : ce sont les individus qui contribuent activement à perpétuer les préjugés, à envenimer les relations de travail et à rendre toxique les entreprises, ce qui a pour conséquence de fragiliser les acquis des femmes et de freiner leur épanouissement. Un système inique n’est pas abstrait, il ne vient pas de nulle part, ce n’est pas une catastrophe naturelle : c’est un dispositif qui est créé, maintenu et défendu tant et aussi longtemps qu’il avantage certains au détriment des autres. En tant qu’individu, je peux «rationaliser» la chose (tenter de trouver des justifications, en général des sophismes, et ils sont légions dès qu’on questionne l’ordre établi) afin de me déresponsabiliser et de me conforter dans mes préjugés. Collectivement, nous sommes nos pires ennemis… Tous les coups semblent permis pour ne pas faire face à la dure réalité. Toutes les stratégies semblent bonnes pour ne pas «défavoriser» les hommes par rapport aux revendications féministes (on pense entre autres à ces appels au «mérite» pour pourvoir les postes de ministres, comme si les femmes devaient prouver qu’elles sont aussi compétentes que leurs collègues masculins d’arrière-banc!).

Le rôle des individus dans les changements sociétaux est crucial à plus d’un titre. Non seulement est-ce qu’une citoyenne ou un citoyen possède un pouvoir politique, il ou elle possède aussi un pouvoir économique (ce que la militante écologiste Laure Waridel a résumé dans le titre d’un de ses ouvrages : Acheter, c’est voter), ainsi qu’un pouvoir «pédagogique» : en montrant l’exemple, mais aussi en enseignant de bonnes pratiques et des valeurs égalitaires à son enfant (lorsque cette personne est un parent) ou aux enfants de son entourage.

Lorsque j’étais jeune, vers l’âge de dix ou douze ans, mon père a commencé à travailler pour une organisation caritative appelée Centraide du Grand Montréal, membre du grand réseau des Centraide/United Way du Canada, et dont il est retraité, maintenant. Une centaine d’employé.e.s composait l’effectif permanent de cet OSBL, le deuxième Centraide en importance au Canada après celui de Toronto, avec ses plus de 50 millions de dollars amassés chaque année pour financer plus de 350 organismes sur le terrain dans la grande région de Montréal. J’ai commencé très tôt à aller visiter mon père à son bureau, à fréquenter cet univers étrangement très hiérarchisé (à mon sens). Au sommet de cette organisation, la présidente-directrice-générale fut longtemps (de 1991 à 2012) une véritable petite géante : Mme Michèle Thibodeau-DeGuire. Cette grande dame, qui arrivait toujours à son bureau aux aurores, filant d’un rendez-vous à l’autre, était pourtant une personne très accessible et qui savait se faire aimer de ses employé.e.s, en particulier de mon père. Elle avait le don de faire sentir les gens à l’aise, et de les faire se sentir considérés.

Mais ce qui soulevait l’admiration du père, du fils et de toute l’entreprise philanthropique, était son aura de première femme diplômée en génie civil de l’École Polytechnique de Montréal (dans les années 60!), et où elle avait vécu la terrible tuerie de l’intérieur, car elle y travaillait lors des évènements de 1989. Sa feuille de route était impressionnante. Son métier, non traditionnel pour une femme de sa génération. Et pourtant, loin de représenter une menace à ses yeux de baby-boomer, mon père l’admirait. La respectait. Et était fier de travailler pour elle.

Il faut préciser une chose : mon père était aussi très impliqué dans son syndicat. Homme de gauche, issu d’un milieu ouvrier et sensible à la situation des travailleuses et des travailleurs, il n’était pas du genre à se laisser embobiner par des «boss». Il les affrontait plutôt, et ne cherchait pas à leur plaire. C’était d’autant plus impressionnant, pour moi, étant jeune, lorsque mon père m’expliquait à quel point il était fier d’avoir Mme DeGuire comme PDG.

Lorsque les parents tentent de transmettre des valeurs morales à leur enfant, c’est parfois simple, parfois difficile… On pense à ces enfants ingrats et malhonnêtes qui font honte à leur parent, dans les romans comme dans la vraie vie. On connaît toutes et tous de très bons parents, dont la progéniture s’est détournée de tout ce qui était positif dans leur héritage familial : parlez-en à l’empereur-philosophe Marc-Aurèle, dont le fils, Commode, fut un des pires tyrans de l’histoire de Rome… Mais chaque parent, chaque père, chaque mère, en élevant ses enfants, tente de transmettre le meilleur de son bagage. Du moins, on le souhaite.

En général, les parents ou les figures parentales sont les premiers vrais mentors dans la vie des enfants. En Inde, on dit que le premier guru d’un disciple hindouiste, c’est sa mère. Les lois du Nouveau-Brunswick ne sont pas si différentes, en insistant sur le parent comme premier éducateur des enfants (par exemple dans la Politique sur l’aménagement linguistique et culturel du secteur francophone). C’est pourquoi le rôle du tuteur familial est aussi important, aussi central et aussi essentiel, en particulier lorsqu’il s’agit de transmettre des valeurs. J’ai personnellement eu la chance d’avoir un père qui m’a transmis les notions de solidarité, de respect, d’égalité entre les hommes et les femmes; ce qui ne veut pas dire qu’il est sans défaut, ni moi non plus, d’ailleurs. Nous sommes libres ou non de faire fructifier l’héritage moral que nous transmettent les figures positives dans nos vies !

Mais j’ai été chanceux et pour tout ceci, je dis : merci, p’pa, de m’avoir permis de ne pas me sentir menacé par les femmes en situation d’autorité. De reconnaître que les femmes peuvent faire les choses mieux que moi ou autrement, et qu’elles peuvent m’inspirer, me guider et me permettre de m’épanouir dans mon travail. C’est précieux, comme héritage. Je le souhaite à tous les enfants. Pour notre avenir collectif. En attendant la fin des iniquités.

Sébastien Lord-Émard a étudié en histoire et en philosophie. Passionné par les arts et par l’Acadie. À l’emploi des éditions Bouton d’or Acadie, Sébastien parcourt l’est du Canada, de long en large, pour faire rayonner la littérature d’ici. Il publie de la poésie et des essais critiques dans différentes revues.

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