Lettre à une jeune fille réfugiée

Par Sarah Dennene

Tu viens de passer la frontière, au prix de combien de sacrifices? C’est un exil pour ton propre bien dont tu ne mesures peut-être pas encore toutes les conséquences. Peut-être n’es-tu même pas accompagnée comme ces milliers livrés à eux-mêmes qui fuient la guerre, les violations des droits de la personne ou cherchent simplement à rejoindre leur famille, qui n’ont, parfois, de l’enfance que nous concevons, que l’âge. C’est un bref soupir de soulagement après la tempête et tout le courage qu’il faut pour quitter. J’espère que ton premier contact sera humain et respectueux de tes droits, la côte où se laisser tomber un court instant après avoir tant pagayé. C’est une terre enfin que tant d’autres n’atteindront jamais.

Tu ne le sais peut-être pas encore, mais tu es arrivée dans un pays qui doit te protéger contre la persécution en t’offrant l’asile si cette persécution est fondée. Ce processus de revendication d’asile, le jugement de ta crainte. Tu le vivras sans doute comme une deuxième guerre, intérieure et éprouvante.  Tu connaitras sans doute, mieux que quiconque ici, ce que signifie avoir des droits, car tu auras connu l’injustice associée à leur violation. Oui l’injustice te guettera sur ton chemin.  Contre vents et marées, elle te deviendra au fil du temps, je l’espère, intolérable, elle prendra sens plus tard et t’empêchera de te résigner. Je souhaite de toute ma conscience professionnelle que tu rencontres des personnes qui sauront te comprendre, te soutenir, t’aider quand tu en auras besoin pour naviguer vers la résilience.  Les droits n’acquièrent véritablement de signification que lorsque tu peux les faire respecter. Toute voile dehors, ton voyage se poursuit.

Cette année, ton pays d’accueil fêtera son cent-cinquantième anniversaire. 150 ans.  C’est jeune dans l’histoire de la planète, n’est-ce pas, à peine le temps qu’il te faut pour retenir un bref instant ta respiration? Au temps de la gloire de la cité de Palmyre, de Suakin, des jardins de Babylone, de la Casbah, il était une terre appartenant pleinement aux Premières Nations; il est un pays qui peine encore à réaliser combien il a maltraité ces premiers habitants.  C’est un pays qui s’est construit sur l’immigration, qui protège maintenant dans sa constitution tes droits et libertés et célèbre la diversité. Dans quelques années, après cette traversée éreintante, on t’invitera, j’espère,  plus formellement dans la grande famille canadienne.

Ton pays d’accueil, d’un océan à l’autre, ce sont de multiples cultures.  Ce sont des provinces dans lesquelles les gens s’expriment dans la langue de Shakespeare. Ce sont des provinces où l’on parle la langue de Molière, une francophone, une bilingue et des contextes minoritaires aussi, ce sont des combats quotidiens, parfois, pour imposer  fièrement ses mots, c’est l’Acadie ouverte et  sans frontières également. Ce sont des gens humbles et accueillants et des professionnel.le.s qui tentent de faire une différence à leur échelle.  C’est une opportunité de forger pleinement ta propre identité, sans oublier d’où tu viens. Ce sera peut-être parler avec les expressions d’ici sans oublier l’accent dont tu seras fière, qui dira d’où tu viens. Ce devra être une invitation à autrui de te comprendre sans te juger.

Hélas, je ne peux dresser qu’un portrait idyllique, ce serait te mentir et l’on ne doit pas mentir aux enfants.

Il te faudra dans cette vie ramer un peu plus fort parce que tu es aussi une jeune femme. Ce sera alors nager à contre-courant. Il ne te faudra jamais prendre ta liberté pour acquis et demeurer constamment vigilante, car tes droits seront souvent remis en question. Ce sera ne jamais faire de compromis sur ta dignité. Mais, je l’affirme,  ce n’est pas ta responsabilité, cette responsabilité, elle est collective,  c’est celle de la société de construire un système qui te donnera toutes les possibilités de t’épanouir, de respecter tes choix, ton intégrité physique.

Ce sera à nous d’exiger des milieux de travail et scolaire ouverts et non sexistes. Ce sera à nous de protéger ta parole, de te donner la possibilité de t’épanouir sans frein lié au genre, de t’ouvrir tous les champs des possibles, d’exiger que tu puisses, si le cœur  et la conscience t’en dit, nous représenter dans les sphères décisionnelles. Ce sera s’insurger quand on te coupera la parole, quand on te préférera quelqu’un d’autre pour des idées qui sont les tiennes, ce sera te garder de tout racisme, te valoriser et reconnaitre tes compétences. Tu sais, on est toutes et tous dans ce même bateau de l’égalité, il tangue beaucoup et il nous faut le maintenir à flot.

Ce seront des portes closes parfois. Ce pourrait être des stéréotypes liés à ton nom de famille, à ton origine ou à ta religion, des difficultés à trouver un emploi. Ce sera l’éloignement de ta famille restée là-bas. Quelles discriminations!  Les entrevois-tu? Tu pourrais les cumuler. Elles sont insidieuses, car elles ne s’annoncent pas toutes avec un bruit de sirène, on ne les décèle pas avec une longue-vue.  Elles sont indirectes, perpétrées parfois en toute impunité, même s’il n’y a aujourd’hui plus aucune excuse. Il faut alors garder le cap et dénoncer. L’inégalité n’est que la pointe de l’iceberg.

Au loin, pourtant, c’est un phare qui brille, c’est mon espoir et celui de millions d’autres pour que les choses changent, que l’égalité réelle émerge enfin, ce sont nos actions pour te garantir le meilleur, car tu ne mérites rien de moins. Ce sera toi qui devras refuser les carcans qui t’enferment, réclamer haut et fort, ni plus ni moins, que le droit d’être toi.  Ce sera à nous de faire en sorte qu’il soit pleinement respecté, qu’il soit ton étendard.

 

 

Sarah Dennene est avocate, membre du Barreau du Québec et directrice de la recherche, de l’éducation et de la sensibilisation au Bureau du défenseur des enfants et de la jeunesse du Nouveau-Brunswick. Titulaire d’une maitrise en droit international, Sarah a débuté sa carrière juridique en exerçant à titre d’auxiliaire juridique à la Cour fédérale du Canada. Sarah s’implique notamment auprès de la Clinique de réfugiés du Nouveau-Brunswick et préside la section Droits de l’enfant du Nouveau-Brunswick de l’Association du Barreau canadien.

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