De l’hypersexualisation

Par Catalina Ferrer et Simone LeBlanc-Rainville

L’épanouissement sexuel, si enrichissant pour tout être humain, suppose des capacités affectives et cognitives qui se développent dès l’enfance. Très tôt, de nombreux facteurs entrent en jeu et influencent positivement ou négativement les croyances et les attitudes qui déterminent le comportement. C’est pourquoi, depuis quelques années, des études portant sur le développement humain soulèvent de sérieuses craintes devant l’hypersexualisation de la société, qui risque d’avoir des conséquences négatives, principalement sur les filles et les garçons de 8 à 14 ans.

DESCRIPTION

L’hypersexualisation se définit de plusieurs façons. Pour les fins du présent document, retenons qu’elle fait partie d’un phénomène de société plus global et complexe, caractérisé par une culture de la consommation et de la violence dans laquelle les références à la sexualité deviennent omniprésentes. Parmi ses manifestations qui risquent d’avoir une incidence sur les jeunes se trouvent l’érotisation de l’enfance à travers l’habillement sexy des fillettes, la précocité sexuelle, le clavardage sexuel, la banalisation de la cyberpornographie et l’érotisation des agressions sexuelles.

 

Ces manifestations sont liées à la diffusion massive d’images fortement sexualisées. La pornographie a envahi l’esthétique publicitaire au point où des sociologues parlent maintenant de « pornoculture ». Le tout constitue une sorte de marchandisation de la sexualité orchestrée par l’industrie du sexe et soutenue par le marché de la mode ainsi que par certains médias et réseaux sociaux. Au centre du message : la femme, présentée comme un objet sexuel toujours consentant.

EFFETS POSSIBLES

Les images réductrices de la femme et des rapports sexuels que renvoie l’hypersexualisation de l’espace public ont un impact sur les jeunes. Parce qu’ils et elles sont au stade de la construction de leur estime de soi et de leur identité, garçons et filles sont particulièrement réceptifs aux modèles ambiants. En effet, on observe que l’éveil des pulsions sexuelles se fait de moins en moins de façon naturelle. Il est, au contraire, suscité et encouragé par l’industrie du sexe, ce qui ne favorise pas le développement d’une sexualité saine et porteuse d’épanouissement personnel.

La norme des comportements des jeunes a tendance à devenir celle des codes pornographiques qui insufflent une vision réductrice et mécanique de la sexualité. La libération sexuelle des femmes, obtenue grâce aux longues luttes féministes, semble devenir, dans l’idéologie que véhicule un tel contexte, une obligation pour les filles de se comporter constamment en séductrices : être belles, sexy et disponibles en tout temps. Leur pouvoir d’attraction sexuelle doit primer leurs autres caractéristiques ou attributs.

Parallèlement, le modèle à imiter devient celui de rapports sexuels inégalitaires dans lesquels les filles sont au service du plaisir des garçons, alors que ces derniers sont censés être dénués de sensibilité et d’empathie. La manipulation découlant de la pornoculture peut laisser croire aux jeunes qu’ils et elles font librement le choix de s’y conformer. Dans un tel contexte, les filles sont piégées. Les garçons aussi. Cela dit, il convient de ne pas généraliser puisque les effets pervers varient d’une personne à l’autre.

L’hypersexualisation de l’espace public est étroitement liée à la culture de la violence, si présente dans notre société. Le nombre de cas d’agressions sexuelles est inquiétant. Aux formes traditionnelles s’ajoute maintenant la cyberagression  qui consiste à diffuser en ligne un contenu sexuellement explicite sans le consentement de la personne concernée. Le cas extrême est celui de « la revanche pornographique », qui peut être catastrophique pour la personne ciblée et pour son entourage. Alors que l’ambiance générale pousse les filles vers l’hypersexualisation, elle tend aussi à leur faire porter la responsabilité des crimes sexuels dont elles sont victimes.

QUE FAIRE ?

Bien que la recherche sur les effets de l’hypersexualité n’en soit qu’à ses débuts, on ne peut banaliser l’influence potentielle d’une si puissante machine sur le développement des jeunes. Garder silence là-dessus signifie, à notre avis, devenir complice. Le laisser-faire, sous le prétexte de la liberté individuelle et de la modernité, n’est pas une option. Ne pas intervenir, c’est intervenir. C’est laisser les jeunes mal outillés entre les mains des industries qui ne visent que le profit.

Pour ce qui est de la violence, on commence, heureusement, à dénoncer  ouvertement la croyance millénaire voulant que la violence sexuelle masculine soit normale ou inévitable. De plus en plus de spécialistes empruntent aux féministes des années 1970 l’expression « culture du viol » pour décrire l’ensemble des mythes qui minimisent les effets réels des agressions sexuelles sur la victime, présentent la séduction comme une façon de transformer un non en oui (on présume que l’autre désire secrètement céder et trouvera du plaisir dans l’agression), et mettent l’accent sur tout ce qui, chez la victime, semble justifier un tant soit peu l’agression (vêtements, mœurs, état d’ébriété, etc.) L’expression « culture du viol » a beau être controversée, on ne peut plus ignorer le fait que la société (y compris des juges) continue d’excuser ou même d’innocenter l’agresseur et culpabiliser la victime. Des voix s’élèvent afin de changer cet état de choses et réclamer qu’on enseigne davantage aux garçons à ne pas commettre d’agressions, au lieu de s’en tenir uniquement aux mises en garde faites aux filles de s’en protéger.

Lutter contre l’hypersexualisation et le cortège de problèmes qui s’y rattachent relève de l’éducation au sens large et concerne toute la société. Bien des parents se sentent interpellés, mais se trouvent démunis pour guider leurs enfants devant un défi si complexe. Ils ont besoin d’une approche concertée avec d’autres personnes qui interviennent auprès des jeunes. C’est pourquoi l’école, tout particulièrement, peut être mise à contribution pour développer, chez les filles et les garçons, l’estime de soi, le respect mutuel et l’esprit critique, notamment en ce qui concerne l’influence des médias et des réseaux sociaux. Sachant combien les écoles sont sollicitées de toute part, nous tenons à féliciter celles qui ont pris l’initiative d’entamer un dialogue avec les jeunes afin de trouver ensemble des façons de contrer les effets négatifs de l’hypersexualisation et de la sexualisation précoce. Il existe des guides pédagogiques récents qui peuvent être d’une grande utilité pour quiconque cherche des pistes d’interventions.

La tâche est colossale, mais elle devient possible si elle se fait en solidarité avec les divers mouvements qui cherchent à humaniser davantage la société. Chaque mesure prise devient alors la semence de graines porteuses d’espoir.

 

Ce texte s’inspire de nos lectures récentes et du mémoire que nous avons soumis à la Commission sur l’école francophone en 2008. Le mémoire intitulé Remettre en question la culture de l’hypersexualisation, qui affecte filles et garçons, et s’outiller pour y faire face compte 23 pages comprenant une bibliographie et 10 recommandations adressées au ministère de l’Éducation. On le trouve en ligne à l’adresse suivante :

http://tranb300.ulb.ac.be/exemples/groupe406/archive/files/4c47c6456113ffd258480d02268fc8a4.pdf

Catalina Ferrer et Simone LeBlanc-Rainville sont toutes deux professeures émérites de l’Université de Moncton. Ensemble, elles ont publié des ouvrages portant sur le sexisme et sur l’éducation aux droits humains.

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3 commentaires sur « De l’hypersexualisation »

  1. Merci Simone. Merci à toi et à Catalina. Quelle riche contribution à la solution d’un très grave problème de notre société ! Que de souffrances nous pourrions éviter à notre jeunesse, à leur famille, en faisant partout la promotion de votre approche éducationnelle. Mais, surtout, que de bienfaits en retirerait notre civilisation qui a tellement soif de vérité, de respect de la dignité personnelle, de croissance des valeurs de compassion, de justice, de paix !

    Plein succès dans votre entreprise! Comme l’a dit un grand sage : « Yes we can » !

    Mille fois merci !

    Fernand et Ghislaine Arsenault

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  2. Récemment, dans un autobus qui fait la navette entre Pochutla et Puerto Escondido (Mexique), j’ai photographié (dans le but de porter plainte) un imprimé bien en vu (pas un grafiti) qui dit: En cas de viol, détends-toi et prends-y plaisir (original: EN CASO DE VIOLACIÓN, RELAJESE Y DISFRULELO). Le message est pour le moins insultant pour les femmes, mais pour les hommes, il est insidieux: allez-y les gars, elles devraient aimer ça! Je trouve ça écoeurant, barbare. Mais ce message est aussi colporté de bien des manières dans toutes les sociétés que j’ai connues, et bien d’autres parmi les plus orgueilleuses de leur degré de civilisation. « On est pas sorti du bois » disait-on au Québec…

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  3. Excellent commentaire! Un grand merci à vous deux. Si la tâche est colossale est, sans doute, parce que ce phénomène s’inscrit, comme vous bien le signalez, dans une structure systémique et, par conséquent, dans des rapports sociaux de pouvoir qui transcendent la question. Yes, we can ….. changer le système?

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